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Elyes Jouini : La Tunisie n’a aucune alternative aujourd’hui, que de recourir au soutien du FMI

La crise sanitaire actuelle va, sans doute, chambouler le monde d’aujourd’hui que nous connaissons. A l’instar de tous les pays du monde, la Tunisie doit se préparer à l’après-Covid-19 mais il est difficile pour le gouvernement de se focaliser sur une réflexion de long terme pour imaginer les modèles du futur. Toutefois, les initiatives pour transformer notre économie ne manquent pas. Tel est le cas de l’initiative lancée par l’universitaire Elyès Jouini, qui porte sur la transformation de l’actuel système basé sur l’économie de rente. Dans cette interview, l’ancien ministre explique l’économie de rente en Tunisie, ses conséquences et comment rompre avec ce système sans nuire aux grandes entreprises. C’est aussi l’occasion pour évoquer dans quel contexte cette restructuration économique devrait être mise en place.

Qu’est-ce que l’économie de rente et quels sont ses rouages ?

Toute société a besoin de se structurer pour éviter la violence et éviter que ne s’instaure la loi de la jungle. L’économie de rente est l’une des formes naturelles d’organisation de la société. Elle correspond à la situation dans laquelle l’Etat, pour consolider sa capacité à juguler tout débordement, s’appuie sur un groupe ou sur une élite, dont les membres jouissent de privilèges, d’un accès facilité aux emplois, aux agréments, aux financements, en échange de leur soutien à l’Etat. On parle de coalition dominante.

L’économie de rente, c’est le système, ce n’est pas la coalition. En effet, dans une économie de rente, à l’occasion d’un choc ou dans le cadre d’évolutions naturelles, la coalition peut évoluer, il peut y avoir de nouveaux gagnants et de nouveaux perdants sans pour autant qu’il y ait changement de système. Il ne s’agit, donc, pas de pointer du doigt ceux qui bénéficient du système. D’ailleurs, nombre d’entre eux prospèreraient probablement encore plus dans un système ouvert.

Pouvez-vous citer des exemples concrets ?

Dans le cas de la Tunisie, tout le monde a eu affaire à des situations où la réglementation semble contradictoire (et elle l’est parfois vraiment), où discours officiel et textes ne sont pas en accord, où les procédures administratives semblent inextricables, voire en boucle, etc. Tout le monde y a eu affaire et tout le monde s’en plaint mais il y a ceux qui pourront dépasser ces freins (en ayant le bon contact, la bonne filière, en étant dans les bons cercles) et ceux qui ne le pourront jamais. Plus généralement, l’économie de rente repose sur la création, la protection et l’exploitation de privilèges, de faveurs ou d’opportunités d’affaires à l’abri de la concurrence et de l’efficience économique.

La rente est partout où il y a autorisation préalable, elle est partout où il y a agrément. Elle prend plusieurs formes. Certaines formes sont très visibles. C’est le cas des agréments de transport public, des agréments pour les cafés et débits de tabac, des agréments pour les pharmacies, les hypermarchés. Ici, je ne dis pas que tous les agréments sont superflus mais ce qui distingue l’économie de rente de l’économie d’accès ouvert, c’est que dans l’économie d’accès ouvert, la limitation du droit d’exercer une activité, quelle qu’elle soit, ne peut se justifier que par l’intérêt commun. Alors que dans la société de rente, c’est l’intérêt de la coalition dominante qui prime le plus souvent car la préservation de l’entre-soi est l’une des conditions de survie de la coalition.

Pour illustrer à nouveau mon propos, on comprend tous aisément que le fait de réserver l’exercice de la médecine aux titulaires d’un doctorat en médecine est avant tout dans l’intérêt de la santé publique. Il en est de même pour les pharmaciens. En revanche, l’instauration d’une distance minimale entre pharmacies n’a a priori aucune vertu collective. Elle ne sert qu’à préserver la rente de ceux qui sont déjà installés.

On peut également comprendre que le fait de contrôler l’accès aux métiers du transport public (taxis, louages) se justifie par des nécessités de sécurité des passagers. En revanche, la procédure administrative d’attribution de ces agréments ou des agréments pour café, tabac ou alcool, lorsqu’elle est opaque et arbitraire, est une procédure au service de la rente.

Bien sûr, on peut tous trouver absurde qu’un, disons troisième, marchand de sandwichs vienne s’installer à côté des deux déjà en place. Mais ce n’est pas parce que c’est absurde que l’Etat doit réguler cette situation. Si elle est vraiment absurde et si elle fait qu’aucun des trois ne peut maintenir son activité, le premier des trois qui fermera (celui qui a d’autres opportunités ou celui qui a les moins bons sandwichs) restaurera la situation précédente, voire, dans le second cas, améliorera la situation pour le consommateur. Si les trois se maintiennent mais dans de moins bonnes conditions, alors l’absence de contrainte aura contribué à une meilleure répartition de la rente entre les deux premiers et le nouvel arrivant.

Mais les formes les plus visibles ne sont pas forcément les plus nuisibles.

Tout à fait ! Plusieurs politiques publiques sont utilisées dans le but de canaliser des rentes vers des groupes particuliers. C’est le cas de la politique d’octroi de licences d’importation ou de protection commerciale pour certains produits et pas d’autres, ou encore de crédits à taux bonifiés pour certains secteurs. Et la rente ne touche pas que le secteur privé. On a sans cesse reporté une ouverture plus large de l’espace aérien au prétexte de défendre Tunisair sans prendre en compte que, ce faisant, on limite le nombre de visiteurs et affecte donc de nombreux autres secteurs et notamment le tourisme.

Parce qu’elle défend des intérêts établis, le propre de la rente est d’apporter des réponses ad hoc à ce qui se voit sans prendre en compte ce qui ne se voit pas mais qui est peut-être bien plus important. Dans le cas de Tunisair, peut-être qu’une analyse fine de la situation conclurait à la pertinence de l’ouverture du ciel concomitamment à des subventions ciblées à Tunisair pour maintenir celles de ses activités qui seraient considérées comme d’intérêt national.

Le danger de la rente par rapport à la corruption ou au détournement des deniers publics est qu’elle peut revêtir un caractère légal et les dispositions qui la régissent se traduire dans des lois, des décrets, des circulaires, etc. Mais l’économie informelle, elle-même, est un élément de l’économie de rente car il y a l’informel sur lequel on ferme les yeux et celui que l’on combat. Mohamed Bouazizi faisait partie de la seconde catégorie.

Comment expliquez-vous sa prolifération en Tunisie ?

Comme je l’ai dit, c’est une forme d’organisation naturelle mais tout ce qui est naturel n’est pas forcément vertueux. Cette économie de rente a pu se justifier dans les années 70 et 80 lorsque l’Etat a voulu sortir d’une économie administrée (souvenons-nous que presque toute l’industrie ainsi que l’hôtellerie étaient essentiellement publiques) pour faire naître une génération d’entrepreneurs. Nombre d’entre eux étaient alors hauts fonctionnaires, commerçants, et il fallait les faire sortir de leur zone de confort : l’attribution de crédits dédiés et la protection commerciale (quasi-monopole) qui leur était accordée était un moyen de réduire leur risque et de les pousser à investir. L’intérêt collectif était alors de limiter notre dépendance aux importations et d’alléger le rôle de l’Etat qui a toujours été inefficace sur le plan industriel.

Cependant, le propre d’une économie de rente, c’est qu’elle contient en elle-même les éléments de sa permanence. Les élites économiques et politiques des années 70 ne sont pas celles d’aujourd’hui, l’intérêt collectif a disparu depuis longtemps, mais le système demeure. D’autre part, le contrôle et la fixation des prix longtemps pratiqués par l’Etat pour protéger le citoyen ont conduit ce dernier à ne plus s’étonner que les prix soient les mêmes partout. Or dans une économie concurrentielle, l’uniformité des prix est souvent la résultante d’un accord de cartel, c’est-à-dire de la captation de la rente liée à ce produit par un petit groupe de producteurs.

En quoi la rente nuit-elle à l’économie et à la cohésion sociale?

Sur le plan économique, la rente préserve ceux qui sont en place et est une incitation à se « reposer sur ses lauriers». Je le mets entre guillemets car aucun de nos acteurs économiques n’a le sentiment de se reposer. Mais malheureusement, l’énergie qu’ils déploient est, pour une très grande partie, dissipée dans le cadre de leur lutte pour se maintenir dans le système, pour en dénouer les fils ou en comprendre les ressorts, et non pas dans le développement de leur activité économique. J’ai dit que la rente est plus pernicieuse que la corruption parce qu’elle s’appuie sur des bases légales mais elle est également plus dangereuse car elle génère tous les excès, elle fait le lit de la corruption et du népotisme. Elle engendre l’économie parallèle qui est, par certains aspects, le rejet du système rentier et de ses quasi-monopoles. La rente empêche, d’autre part, l’accès des nouveaux entrants qui seraient peut-être plus efficaces, plus ingénieux et qui permettraient peut-être également à ceux qui sont en place d’aller plus loin et plus haut. C’est également à cause de la rente qu’il est souvent plus rentable d’importer que de produire. En un mot, l’économie de rente est la cause principale de la quasi-absence de grandes entreprises tunisiennes d’envergure internationale. Ainsi, lutter contre la rente, ce n’est pas lutter contre les grandes entreprises, c’est vouloir permettre à chaque entreprise et à chaque entrepreneur en herbe de réaliser son potentiel.

Sur le plan social, l’économie de rente est génératrice d’inégalités. La Tunisie a fait le pari de l’éducation et du développement humain afin que chacun puisse participer à la construction de son destin et, ensemble, œuvrer au destin de la Tunisie. Les concours, le système d’orientation universitaire, étaient alors garants de l’élitisme républicain : à chacun selon ses efforts et ses compétences. Lorsque les systèmes d’orientation universitaires, lorsque les concours de recrutement, lorsque les diplômes eux-mêmes sont à ce point dégradés que l’obtention d’un emploi ne relève plus du diplôme mais de l’appartenance à un groupe (car nécessitant entrées, appuis, savoir-être et ouverture au monde, propres aux élites), alors il y a rupture de l’égalité des chances ! Et qui peut accepter, dans nos sociétés modernes, de voir les portes d’accès à la prospérité se refermer de plus en plus sur des pans entiers de la société.

Et il faut se souvenir que dans un système fondé sur les privilèges, violence, soulèvements sociaux, voire guerres civiles, sont une menace permanente avec pour objectif de renégocier la répartition des privilèges. La révolution tunisienne est ainsi venue du rejet d’un système privant la masse des citoyens de développement humain en bloquant de manière active l’accès des moins favorisés aux emplois et la possibilité pour eux d’entrer dans une compétition qui ne soit pas faussée.

Avec la crise sanitaire actuelle du Covid-19, et puisque toutes les conditions d’une réelle rupture avec l’ancien et l’existant sont réunies, la Tunisie peut-elle sortir de l’économie de rente?

Je pense que la question n’est pas de savoir si la Tunisie peut. Comme je le disais, l’économie de rente est une forme naturelle mais nuisible d’organisation. Elle s’est développée en Tunisie comme dans de nombreux autres pays. La question n’est pas pourquoi la Tunisie ? Mais pourquoi ce système subsiste-t-il encore aujourd’hui ? Alors que la Tunisie dispose d’un capital humain élevé, d’une position géographique enviable et d’une profondeur historique qui font sa solidité, il est temps de s’attaquer aux entraves de son développement économique et social.

Permettez-moi de revenir sur la révolution de 2011 que je viens de mentionner. Pour moi, elle était tentative de rejet du système rentier car la dignité passe par l’accès égal aux ressources, parce que la justice, c’est l’égalité de tous devant la loi mais également l’égalité en opportunités, etc. Mais pourquoi en 2011 et pas en 2000 ? Parce qu’il y a eu un catalyseur : la crise financière mondiale de 2008. L’impact de cette crise sur l’économie tunisienne s’est traduit par une diminution des taux de croissance (divisés par deux entre 2007 et 2009), d’où une réduction de la taille de la rente, un resserrement de la coalition autour du premier cercle afin de maintenir le niveau de privilèges des plus privilégiés, et cela a inéluctablement conduit à un affaiblissement de la coalition qui, conjugué à l’appauvrissement général de la population, a entraîné la rupture des digues.

Or, depuis 2011, la coalition dominante a changé, de nouveaux acteurs ont émergé, de nouvelles rentes se sont mises en place, de nouvelles richesses ont vu le jour mais les règles du jeu sont restées inchangées sur le plan économique et social. Et les nouveaux entrants se sont, pour la plupart, contentés de réclamer leur place à la table du festin. Depuis 2011, l’économie parallèle est devenue dominante, l’Etat s’est affaibli, l’absence de contrôle du financement politique a renforcé le clientélisme et donc les rentes, la dette a explosé et le service de la dette contraint de plus en plus les autres dépenses à tel point qu’elle en devient difficilement soutenable. Depuis 2011, de nouvelles formes d’action sociale sont apparues, expression de revendications de plus en plus affirmées. Aujourd’hui, la crise mondiale du Covid-19, outre sa terrible dimension sanitaire, aura des conséquences économiques et sociales, à l’échelle mondiale, autrement plus importantes que celle de 2008. Je laisse chacun en tirer ses conclusions. Mais pour moi, nous sommes face à un impératif de survie, du vivre-ensemble.

S’attaquer au système de rente en Tunisie, c’est du lourd. Quelles sont les incidences économiques et sociales d’une telle initiative ?

Je voudrais redire d’abord que c’est le système que je dénonce et non pas les entrepreneurs ni les entreprises, grandes ou petites. Je suis pour la liberté d’entreprendre et je rêve de voir nos grandes entreprises briller encore plus à l’international, j’appelle de mes vœux l’apparition de banques et compagnies d’assurances tunisiennes de dimensions africaines ou méditerranéennes.

Il ne s’agit pas non plus de s’attaquer à la rente à l’arme lourde. Il s’agit d’expliquer que la plupart des Tunisiens en sont victimes, même au sein de la coalition dominante. Il s’agit de faire comprendre que traquer la rente peut être source de mieux-être pour tous et d’un meilleur vivre-ensemble.

S’attaquer au système de rente, c’est recentrer les attaques sur la source des maux et éviter qu’elles ne portent sur ce qui, au contraire, a permis jusqu’ici notre prospérité relative : notre industrie, nos industriels, nos entrepreneurs. Et ce vent mauvais a, malheureusement, déjà commencé à souffler.

Sur un autre plan, quel est l’impact du Covid-19 sur l’économie nationale et comment jugez-vous les mesures actuelles prises par le gouvernement et la BCT ?

Le gouvernement et la BCT font face à une crise d’une ampleur sans précédent, une crise qui, par sa dimension sanitaire, touche tout le monde et réveille les peurs, les fantasmes et les réactions déraisonnables. Face à cette situation, je suis solidaire des décisions prises. Certaines traînent à se mettre en place et je mesure pleinement toute l’anxiété et la détresse que peuvent générer certains de ces retards. Mais je pense que la direction a été jusqu’à présent la bonne et je salue les efforts de tous ceux qui sont sur le terrain car, pour reprendre La Fontaine, « Ne faut-il que délibérer, La cour en conseillers foisonne ; Est-il besoin d’exécuter, L’on ne rencontre plus personne. »

Cet impact va se sentir, certainement, sur les finances publiques en 2021, mais de l’autre côté, on constate un laxisme dans la publication des textes et dans leur application. A quoi la priorité devrait être accordée dans cette crise sans précédent et avec les moyens que nous possédons actuellement?

Malheureusement, depuis 2011, nous n’avons fait que creuser la dette souvent par faiblesse ou par clientélisme, sans investir et sans s’attaquer aux maux de notre société. La crise actuelle nous frappe au moment où nous sommes les plus vulnérables. Pour parer au plus urgent, les aides sociales et le soutien aux entreprises étaient indispensables. Mais il y a un moment où il va falloir régler la facture de la dette extérieure. Il faudra alors choisir entre une ou plusieurs des options suivantes : une renégociation partielle de la dette, la monétisation de la dette (planche à billets), l’emprunt intérieur à des taux bas et sur des durées longues ou une réforme en profondeur de l’impôt.

La première solution a un coût important en termes de crédibilité et surtout en termes de capacité à emprunter de nouveau sur les marchés internationaux. Or nos budgets systématiquement déficitaires avant même la prise en compte du service de la dette (on parle de déficit primaire) nous forcent à emprunter ou à réduire drastiquement le train de vie de l’Etat (c’est-à-dire tout le contraire de la politique suivie entre début 2012 et fin 2014). Cette solution n’est donc envisageable que dans le cadre d’une action multilatérale concertée. La deuxième solution est tentante car très facile à mettre en œuvre mais socialement extrêmement dangereuse. Elle est source d’inflation et qui dit inflation dit appauvrissement des salariés et des retraités, c’est-à-dire la quasi-totalité des classes moyennes et inférieures. J’y suis fortement opposé mais c’est ce qui se passera inéluctablement en l’absence d’actions volontaristes. Les deux dernières solutions consistent à faire payer chacun en fonction de ses moyens. Elles ont ma très nette préférence.

Sur le plan économique, le monde d’après-Covid-19 sera différent à l’échelle planétaire. De nombreuses entreprises et de nombreux pays repensent déjà leur intégration, leur positionnement, dans les chaînes de production mondiales. On parle de relocalisation, de colocalisation, de restructuration des chaînes de production. C’est aujourd’hui qu’il faut agir pour que la Tunisie puisse bénéficier de ces évolutions. Le tourisme de demain sera différent, les secteurs de la santé, de l’enseignement supérieur, le numérique sont autant de domaines pour lesquels nous devons penser aujourd’hui notre puissance de demain.

Je sais toute la difficulté qu’il y a à affronter en même temps l’urgent et le moyen terme mais il est extrêmement urgent de se préparer à ce moyen terme. C’est maintenant que le terme diplomatie économique prend tout son sens et contrairement à ce que suggère le terme, ce n’est pas une affaire de diplomates. Pourquoi ne pas, conjointement avec nos premiers partenaires, mettre en place des paires de hauts responsables à la coopération industrielle et technologique, des acteurs ayant une connaissance fine des terrains industriels respectifs et capables de tricoter de nouvelles formes de relations. Il faudrait également mobiliser notre diaspora non pas en termes creux mais de manière structurée et efficace, par exemple en mettant en place et en animant, en irriguant d’informations, un réseau de conseillers du développement économique, des industriels, des entrepreneurs, des cadres supérieurs, implantés à l’étranger, et qui pourraient devenir autant de porte-parole, autant d’intermédiaires habilités de la politique économique tunisienne.

Dans un récent webinaire, vous avez plaidé pour la mise en place d’un impôt de solidarité sur le patrimoine. Pouvez-vous développer davantage ce point de vue ?

Depuis 2011, on attend que la machine économique redémarre mais elle ne redémarrera pas si les règles de partage de la prospérité ne donnent pas lieu à un véritable débat démocratique en vue de la définition d’un nouveau contrat social.

Au cours des 15 années qui ont immédiatement précédé la révolution, la Tunisie a connu, bon an mal an, un taux de croissance de l’ordre de 4 à 5%, et si le niveau de vie moyen n’a cessé d’augmenter, les écarts ne s’en sont pas moins creusés entre régions riches et régions défavorisées, entre couches aisées de la population et couches démunies, voire entre couches aisées et classes moyennes. Or nous sommes aujourd’hui face à une fiscalité qui, au lieu de réduire les inégalités, introduit des distorsions inefficaces, qui cible de manière totalement injuste certaines catégories (tels les salariés) sans prendre en compte les capacités contributives réelles d’autres catégories (tels les forfaitaires). Dès lors, un rééquilibrage est nécessaire et urgent. Et ce n’est pas une question de technocrates mais cela relève de la vision politique. Si cette réforme n’a pas lieu, on continuera de puiser toujours dans les mêmes poches et de manière erratique : retenue d’un jour de salaire, contribution exceptionnelle, contribution conjoncturelle exceptionnelle ou dons et contributions « volontaires » provoqués.

D’autre part, le système rentier, dont j’ai expliqué les rouages, a notamment conduit à une concentration de plus en plus grande de la richesse, constituant ainsi ou consolidant des patrimoines très élevés. Et puisqu’il n’y a quasiment pas de droits de succession en Tunisie (leur taux nominal est faible et les possibilités de contournement sont nombreuses), les situations acquises se perpétuent à l’infini au détriment de ceux qui n’ont accédé que depuis peu à l’espace économique.

La contribution de chacun selon ses moyens passe donc par la lutte contre la fraude, la limitation du régime forfaitaire aux micro-entreprises aux chiffres d’affaires très limités et par la mise en place d’un impôt sur le patrimoine pour les patrimoines les plus élevés à l’instar de nombreux pays (tels que Colombie, France, Inde, Norvège, Pays-bas ou Suisse). On le retrouve même aux Etats-Unis dans les propositions de la sénatrice Warren.

Les patrimoines élevés (supérieurs à plusieurs millions de dinars) progressent, en valeur, à un taux moyen de 16% par an. Un impôt de 0,5% sur un tel patrimoine correspond à un modeste taux d’imposition de 3% sur le revenu économique qui viendrait s’ajouter au traditionnel impôt sur le revenu. D’autre part, en ciblant les personnes et non les entreprises, un tel impôt n’aurait pas d’impact négatif sur l’activité économique. Taxer le patrimoine incite enfin à investir de manière plus efficace le patrimoine non productif.

Année après année, les négociations sociales se sont limitées à des revendications salariales immédiates qui ont alimenté l’inflation et généré la vague suivante de négociations. C’est uniquement en plaçant ces questions dans le cadre d’un dialogue national, avec pour but de fixer le cap économique et social pour les 5 prochaines années, qu’il sera possible de sortir de cette spirale stérile et de relancer la machine. Ainsi, outre la ressource additionnelle pour l’Etat, l’intérêt d’un tel impôt serait d’afficher ouvertement un objectif de justice sociale et de redistribution et de servir de base de discussion dans le cadre de ce dialogue national.

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